Science et foi,

Je suis homme de science et homme de foi, tout ensemble. Une telle alliance paraît illusoire aux yeux de quiconque ignore ce qu'est la vérité au sens biblique et méconnaît que l'amour est le dernier mot de toute chose. Le remède à bien des défaillances contemporaines se trouve dans la fidélité à la vérité et à l'amour. Aussi dois-je préciser comment je les entends.
Je n'aborde pas la vérité comme on se penche sur un problème ou sur un principe. Pour moi, c'est-à-dire pour la Bible, la Vérité, c'est quelqu'un. La vérité que me dit quelqu'un, c'est dans le dialogue avec lui que je la rencontre. Certes, elle existe indépendamment de tout ce qu'on pourra m'en dire, mais elle ne me parvient, je n'entre à son contact que par la médiation de ceux qui veulent l'entendre. Tous, nous nous tournons vers elle comme vers le mystère que nous tentons, non pas d'étreindre, mais de viser de notre mieux.
Chacun de mes frères les hommes cherche la vérité, et par là même reçoit d'elle un peu de sa lumière. À mon tour, quand j'entre en contact avec quelqu'un, je pense ne pas l'aborder comme celui auquel je viens donner la lumière, mais comme celui qui vient me donner de la lumière. Je ne me mets pas en quête de la vérité comme on étudie un théorème, mais comme on questionne une personne. N'est-ce pas ainsi que Jésus s'est présenté? Non pas comme une vérité toute faite, mais comme une question sans cesse à nous posée. "Et vous, qui dites-vous que je suis'?" (Mt 16-15p).
Le jour où, par mes études, j'ai compris que je ne pouvais pas démontrer au sens mathématique ni même philosophique la foi dont je vis, que de choses ont changé ! J'ai moins de peine à dialoguer avec des incroyants. puisque ce sont eux qui, par leur incroyance même, me révèlent à moi-même un aspect de la vérité que je ne soupçonnais pas.
Pour connaître quelqu'un, il ne suffit pas de savoir qui il est, de savoir quels sont ses goûts, de partager même sa vie, de lui donner tout ce qu'on a et tout ce qu'on fait. Le virus du paternalisme aurait tôt fait de désagréger la prétendue consistance intérieure que je m'imaginais alors avoir acquise définitivement.
Illusion. Je ne connais que si je reconnais que je dépends de mon frère. Si je pense donner, je m'estime supérieur. Mais on ne donne qu'en recevant. Alors on fait exister l'autre, puisqu'on existe par lui. Tant que je semblerai "avoir" la vérité dont je témoigne, l'autre refusera de m'entendre. Les formules que j'en proposerai heurteront les formules que l'autre possède. Si, au contraire, je sais renoncer à ces formules pour dévoiler la nudité de mon esprit devant le mystère, alors il est probable que mon frère dépouillera les oripeaux dont il affuble sa vérité.
La rencontre aura lieu, dans la sincérité. Sinon ce dialogue n'aurait été que le cliquetis de deux armures; il n'y aura pas eu le corps à corps de Jacob avec l'ange. Car il faut toujours y revenir. L'existence en société est la lutte avec l'ange au gué de Jaboq. Accepterai-je mon frère tel qu'il est? Ou refuserai-je de me laisser terrasser par lui, toucher au point vif et vulnérable de mon être, et ainsi de m'avouer vaincu par le Seigneur qui se cachait derrière cet "incroyant" ?
Il n'y a pas de conflit, du moins de contradiction, entre l'homme de science et l'homme de foi, s'il est vrai que l'un et l'autre sont disponibles devant la Vérité qui vient à l'un comme à l'autre. Ce n'est pas tellement par des modifications de formules qu'on améliorera la marche cahotante des hommes vers la vérité mais par le changement intérieur qui amènera l'homme à demeurer toujours souple et à accueillir le visage que prend aujourd'hui pour lui la vérité. La disponibilité seule rend le dialogue possible avec autrui, et donc avec Dieu [ ... ].   Xavier Léon-Dufour

 

Croyant de foi avec Marcel Légaut